Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant «qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours combattre et vaincre.»

Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.

À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons et un trésor pillé.

En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal donné à toute l'Europe.

Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre l'offensive.

Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.

Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.

Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manœuvrer sur l'aile gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.

Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et l'autre attaquer de front, on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.

Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se hâte.