Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.
Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi: Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.
Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»
Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes?
Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.
Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du quatrième par des feux de pelotons.
Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.