Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»

Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter.


[CHAPITRE VIII.]

Ils dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi: et que, sans le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.

Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. Elle-même criait d'un air égaré: «qu'il n'avait pas vu la France! qu'il ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.

Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.

Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal, s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule dont la faim hâte les pas.

Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.

Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils avaient fait.