Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout entières? N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens?
Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille: ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts, ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les attendait eux-mêmes.
Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.
Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe n'avait point encore quitté Dobroé.
Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des siens, a descendu la colline: il s'est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l'injonction de se rendre.
C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»
Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps, un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé, est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.
En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté; puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l'élément qui lui était propre.
Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies.
Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a fait croire tout possible.