Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles; car tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres.
Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe.
Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a point harangué: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne.
Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.
Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. À leur extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire.
Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.
Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû faire.
En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et plusieurs de nos soldats prisonniers.
Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à eux, qu'ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.
Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les femmes fugitives de Moskou.