Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie; il observait l'armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commençait à confondre les objets; l'hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué par les restes de l'armée d'Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.

Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper! que voilà notre guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait entendre.

Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les coups; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se remet en marche.

En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils purent découvrir; ce fut un bonheur inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond le maréchal; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que cette ressource.»

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait: le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé de le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous, sa surface était mobile encore.

Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, la glace commençant à se dissoudre par le dégel.

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: néanmoins, il pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros.


[CHAPITRE IX.]