Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.
Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.
Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent: elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.
Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.
Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée se perdre dans Moskou.»
Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient «que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une base suffisamment large et solide.
«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»
Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y eût profité des premiers succès du maréchal Ney.
«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision, et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous retirer?»
Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille traîneurs sans armes et huit mille combattans.