Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent «par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.

«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite, il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.

Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente, et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait. «Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, pourquoi il a persévéré dans cette fausse manœuvre, et pourquoi, après un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers Briansk, Byalistock et Volkowitz.

«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof, du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.

Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux vœux de son gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»

Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.

Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de Bassano.

Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se suffisait à elle-même.»

Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille? Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches, doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»