Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le suivaient de près.

Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de Dombrowski.

Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.

Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et le passage désormais impossible.

Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles XII!»

En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé: aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit, et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz. Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots: «Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!»

Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.

Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru, encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment, s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!»

Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.—Mais la France, reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses; mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»

Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur, comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu d'eux!—Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en souriant.—Oui sire.—Et vous ne voulez pas être prisonnier d'état?»—Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes ministres sont-ils brûlés?—Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu permettre.—Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le fallait, tout remettre au lendemain.