On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof. Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.

Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.

Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par l'ennemi.


[CHAPITRE III.]

L'espoir de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la bordait.

Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de carabines.

La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des généraux de division y servirent comme capitaines.

Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées, qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée, même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson.

En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.