Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie: «J'ai trompé l'amiral!»

Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé: il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.

Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes en vingt voyages.

Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves soldats de sa voix et de son exemple.

Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus immédiatement sous sa main.


[CHAPITRE VI.]

En ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken. Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de Tchaplitz rendait vraisemblable.

Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand: c'étaient environ sept mille hommes.

Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.