Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et le général russe attendait des ordres.

Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.

Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté.

L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a confirmé.

Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de cette ville.

Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.

L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre les chemins.

Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka, la position que Tchaplitz avait quittée la veille.

Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait besoin de s'appuyer des autres.

Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où l'empereur était réellement.