Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond; une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en reculant on rencontra la cavalerie de Platof.

Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un fleuve.

Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves, alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.

En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.

Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou tourner la Bérézina par ses sources.

Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans relâche.

Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement il cède et rend ses armes.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain, d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général.

De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre, il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.

Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria: «Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les armes.