«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était un silence positif, au-dessus de toute action.
«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus? Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence?
«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total, où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient convergé? Et ce moment était venu.
«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à coup dans leur ensemble!
«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce résumé s’explique par le mot Amen.»
C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète, ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier venu.»—«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle, parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»—Et cette belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait donner des ordres dans sa maison.»
Le volume Physionomies de Saints présente de façon personnelle un groupe de bienheureux choisis parmi les plus célèbres, comme entre les moins connus. C’est un jour nouveau que darde sur les premiers l’œil perçant et ingénieux d’Hello, qui s’applique à faire jaillir de leurs circonstances des traits négligés ou omis par des Vies des Saints scrupuleuses et timorées, maladroitement empressées à atténuer ou effacer d’un type le geste qui personnalise la «singularité qui lui était propre» selon l’expression de Joubert. Hello les leur restitue originalement, et c’est encore cette présentation plus sapide qui nous conquiert aux plus obscurs élus que ce nouveau bollandiste remet pour nous en sa lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après avoir prié, il se rendit au palais épiscopal; il paraît qu’il entra d’abord dans une antichambre où il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas très bien à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de soleil, et la chape resta suspendue aux yeux de tous les assistants. Voilà la scène étrange et simple que nous pouvons méditer à travers le temps et l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité a quelque chose à nous apprendre, saint Goar ne s’était pas aperçu de ce qu’il avait fait. Il avait accroché sa chape au premier objet venu, sans regarder. Il avait cru que c’était un bâton. Il se trouva que c’était un rayon de soleil. Mais il est bien permis de se tromper de cette manière-là.
«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint Goar déclara que c’était une erreur de placer la perfection tout entière dans le jeûne et l’abstinence, et que la miséricorde leur était infiniment préférable.»
Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses compagnons appelaient Frère Ane, à cause de son extraordinaire stupidité, et qui semble devoir typiser dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté avec l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres divines, conclut Hello, portent le caractère des oppositions résolues dans l’unité.»
«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un oiseau. Il n’y a guère dans la vie des saints un autre exemple de la même faculté poussée aussi loin.»