Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, personne ne l’inventerait. Il est extraordinaire. Il n’y a guère de saints, dans les bollandistes, qui déroute plus que lui les habitudes humaines.»

Paroles de Dieu, dithyrambe chrétien des saintes lettres, adorent la physionomie des versets élus comme le précédent ouvrage redorait l’auréole des bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y sont modulées avec mystère et précision, familiarité et grandeur.

A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore les traductions et publications de ce Ruysbrœck si admirable, depuis plus expressément traduit par M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale. Puis ces dévorantes visions et instructions d’Angèle de Foligno préludant par dix-huit chapitres qu’elle intitule dix-huit pas; contre-partie mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de ma vie.» Un ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie quinze pensées qu’il compare à quinze dents. «La triburation des dents, explique-t-il, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le sacrement lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de Jeanne Chézard de Matel, fondatrice de l’ordre du Verbe incarné.

Les Plateaux de la balance représentent avec l’Homme (le plus célèbre des ouvrages d’Hello) et Philosophie et athéisme la partie plus spécialement critique et polémiste de son œuvre.

Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante nature qui prépare aussi, tels que d’ethnographiques saisons, les mouvements de l’ordre social, a l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à leur heure, une réserve d’esprits-agents congénères qu’elle dote de facultés similaires, propres à déterminer ou régir telle révolution ou telle croisade. Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra ou d’un drame, que les rôles aient été distribués au moins en double afin que la représentation politique ou la cérémonie religieuse, l’artistique ou scientifique développement, ne puisse être pris au dépourvu ni compromis par une abstention ou une absence. Les idées sont alors comme atmosphériques; elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans le même instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs et véhicules à peu près dans la même forme, quand il est nécessaire que la chose soit dite à cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît ou abdique, et celui auquel incombait l’office de le suppléer en tire l’occasion de se manifester avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas atteint. Providentiels revirements, correctifs invisibles.

Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un exemple de cette prédestination en double. Mais Veuillot ne s’est jamais effacé, précisément peut-être pour s’être senti presser par cette nécessité de ne pas céder la place à l’autre, devers lequel, après d’initiaux encouragements témoignés, son indifférence pourrait bien avoir été tout au moins prudence.

Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui fait tache, selon l’expression de Baudelaire (il la faut toujours citer quand on s’attache à de ces méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, le grand coryphée de l’Univers, n’était point à la portée de la bouche hautaine d’Hello, et lui eût toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.

Les plus purs et plus durables succès de cette immortelle survie qu’est la gloire posthume lui seront, on a le droit de l’espérer, de moins en moins ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume que de conviction dans cette plainte: «La justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui promettez.»

Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui appliquer ce qu’il écrivait d’un de ses saints: «Voici un saint peu connu et qui réunit une foule de qualités propres à faire connaître un homme.»

Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet homme—et j’aime à conclure par cet extrait d’une lettre que m’écrivait récemment sa veuve—cet écrivain qui fut une âme visible errante sur la terre; blessée, souffrante, énergique, courageuse, désolée, fidèle à l’éternelle beauté, à l’éternelle lumière dont elle avait gardé le souvenir.