Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication que, de temps à autre, les montreurs doivent faire de certains sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.

L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard pour déjà parler d’elle?

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Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin, de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais, qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante sans beauté, séduisante sans coquetterie.

[57] Décédé depuis, à Paris, en 1898.

Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,

Les regards ont perdu la candeur de traduire...

Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon correspondant mystérieux,—lequel me répondit: «La Duse».

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Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora. L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au printemps de 1887. Une affiche annonçait la Societa equivoca, autrement dit: le Demi-Monde; et, pour un jour suivant, Francillon. Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une combinaison toute personnelle.