L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation de pécune est encore une des manifestations de ce mystère. Hors quelques natures étriquées et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction de l’exaucement immédiat (bis dat qui cito dat, disait l’antique), on craindrait à peine de laisser paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur et l’obligé, même le postulant. Mais s’il s’agit de ce qui sert à tout acquérir et dont, sans doute, le prix réside en la variété des emplois qu’on peut, dans le même instant, assigner à sa virtualité, la valeur en semble si grande qu’on n’osera jamais parler que d’un prêt, même quand les deux parties sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion est telle, le malentendu—qui, je le répète, n’est peut-être qu’une loi sociale et cosmique—si grand qu’on ne saurait défier toutes les plus ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est pas plus profusément versatile que la résolution naïve, physique, simplement humaine de ne pas obliger sous laquelle se débattent certains riches sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit cent mille livres de rentes, sans enfants et sans charges, traversera la rue un jour de pluie pour aller confier à une amie l’impossibilité où elle est de retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé le moyen de soulager une infortune, que deux ou trois billets de mille francs aboliraient. Des enfants d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes fantaisies plutôt que de solliciter d’un grand-parent riche et avaricieux un accroissement de leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» est la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique de cette honte. On pourrait dire que les questions d’argent sont les parties honteuses de la conversation; on baisse la voix pour en parler; et si quelqu’un insiste, une rougeur en résulte, il y a obscénité consommée.
Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque chose de l’importance dont nous exagérons les choses désirées. L’or et l’argent vierges sont le sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent et circulent en les animant dans les veines du globe. Ainsi font ces filons monnayés dans les veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. Une assimilation physiologique ne saurait-elle être faite d’une perte d’argent à une saignée; et de son retour, à une transfusion monétaire? Considérez une grande cité populeuse et houleuse, et demandez quatre syllabes à votre choix pour agir sur cette marée. Que ces deux dissyllabes soient amour et argent, et renseignez-nous sur ce qui survit du mouvement à leur ablation double. Une légende nous représente le globe créé parfait, et le Père Éternel accédant, béat et imprudent, à la requête de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de monnaie; laquelle, naturellement, suffit à bouleverser le monde.
On pourrait encore démêler une autre vraie et subtile raison de ce que j’appellerai la pudeur pécuniaire, dans ce que je dénommerai aussi l’ingratitude inverse des obligeants, car il s’en rencontre. Je m’explique. L’ingratitude des obligés, qui n’est peut-être qu’un phénomène d’ordre physiologique,—une répulsion, une révulsion, ou d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire de recevoir sa récompense de plus haut,—est chose enregistrée. Mais ces donataires eux-mêmes n’en sont pas exempts; et il n’est pas rare de les voir assez naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer par se refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs obligés, tout plein de sincères intentions de reconnaissance.
Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse assez son origine diabolique, ce sont les bizarres interversions de ses effets. Rien que d’assez naturel dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste à voir devenir avaricieux après fortune faite, un homme qui s’était montré généreux en une médiocre aisance. Il y a du collectionneur dans le thésauriseur. Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une fois sérieusement ébauchée. Une moins explicable et par conséquent plus perverse malice de la richesse est la cécité, le mauvais goût dont elle afflige les yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là en même temps qu’une plus plausible explication du bandeau de la Fortune, une touchante compensation pour les pauvres que leur clairvoyance enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre réalisant une inestimable collection en regard du millionnaire aveugle et maladroit dont les lourds achats et le choix saugrenu, après avoir de son vivant attristé les yeux de ses déplorables invités, assurent après soi des déboires à ses collatéraux et le mépris à sa mémoire? Des grandes collections israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées avec un grand goût, n’impliquent pas, n’admettent pas l’élément sine qua non de la collection géniale: la découverte du nouveau; mais paraissent au contraire presque toujours s’édifier sur ce principe de l’objet d’art devenu valeur par le taux enregistré de l’époque de la production choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable et réversible.
A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me semble tout à fait louable. Le comte Greffulhe, et on ne l’en saurait assez vanter, est un millionnaire fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs pour un siège de député. Je regrette que l’imputation soit fausse. Se pourrait-il un plus éloquent sermon sur le mépris des richesses? Le comte de Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne saurait-on leur reprocher quelque chose d’exclusif dans l’emploi de leurs moyens?
On nous parle aussi d’une richarde (dont le nom est connu) qui se serait retirée à l’écart de ses millions, dans l’attente d’une vraie détresse à soulager—qu’elle espère encore!—Cette sœur Anne de la munificence guette les malheurs derrière un judas grillé, et les passe en revue, mais aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement à plaindre pour décider son bienfait, pas plus jeunes filles du monde à doter que bazar incendié à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de ses services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, du reste, aurait refusé dignement le cadeau anonyme. En somme, ardente charité qui pourrait bien n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et qui me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la bouche d’un passant devenu subitement songeur, à l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande l’aumône: «Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant pas sa bourse, on était certain que ce fût une véritable infortune!...»
Quant à la personne qui hésite à payer cinquante mille francs un portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, en donne le double pour une œuvre maîtresse du peintre de la Cène Inférieure (selon Degas), celle-là fut créée et mise au monde pour le rafraîchissement des indigents éclairés qui n’échangeraient pas contre une bourgeoise cécité, leur pauvreté clairvoyante. Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes.
Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est celle du riche effacé. Notez que je ne parle pas de l’avare de qui le type est classique depuis Plaute, avec Molière, Balzac et Hello, et dont l’espèce est classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme peureux des rayons de son or, moins par crainte d’être sollicité, que sans doute par ennui, dégoût de ce qui le désigne de son flamboiement latent, partielle et momentanée abdication des soucis dont il l’assiège.
«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce qu’elle veut?» gémit le grand financier à l’annonce du retour persistant d’une quémandeuse. Et ce calice de l’homme d’argent contient moins de la crainte d’obliger, même magnifiquement, que l’ennui de se voir ainsi monopolisé monétairement, et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être enfin sollicité pour quelque autre spécialité qu’on se connaît, philosophe, exégète, sociologue, lettré, artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler tour à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, Wagnérien, Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka ou maître-chanteur de l’oiseau asfir... Et le Crésus qui se consulte lui-même sur tant de titres à un questionnaire moins restreint, continue de gémir désespérément: «Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui ce qu’elle veut.» Mais l’employé qui n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique richard, le droit qu’il ose se croire de faire autre chose que «le compte de ses deux milliards» et l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» L’amusante ode funambulesque de Banville, bien connu sous le nom de La Pauvreté de Rothschild, en dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère archidorée.
L’autre jour, attendant vainement de l’argent