Dans le même temps, et dans le même esprit, le même désir de donner le change, de plus touchantes illusionnistes se constellent de bijoux faux, et leur mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache de prime abord à qui l’on s’adresse; que les rois se promènent avec leur couronne, à la ville et par les forêts, ainsi que dans les contes de fées. Ainsi approuverais-je que les millionnaires marchassent escortés de lingots ou de ces sacs ventrus qu’on voit reproduits dans les rébus et sur lesquels des zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au passage de telles sacoches et les éventreraient au besoin; et l’on verrait ces Crésus enfin consentants, répondre aux nazardes des gavroches à coups de dragées d’un baptême doré, et de confetti monétaires.
Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas énumérés, les fait tenir tous dans la monstrueuse idolâtrie de son Ludovic, l’avare agenouillé devant son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu ne peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et M. Valdemar, l’étonnant hypnotisé au delà du trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, questionné sur l’argent n’aurait peut-être pas employé de moins évasives formules.
Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus vivant, la dite sommation pourrait bien lui coûter ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui tour à tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le lui enjoignait, parlait avec sagesse, polissait des marbres, et gagnait des batailles. Mais quand on en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus, le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du même ton bas de M. Valdemar: «Vous savez bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.
Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction et de son mystère, ne serait pas l’histoire des trente pièces dont fut payé le Haceldama, le champ du sang, le champ du potier, après que Judas les eut rejetées?
Car c’est le dernier mystère de l’argent sur lequel je veuille conclure ce frontispice, qu’il n’y ait pas de richesse et pas de pauvreté; que seule l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux états qui n’existeraient pas sans elle. La disproportion entre les ressources et les dépenses fait seule les véritables pauvres. Cette affirmation digne de La Palisse—et de La Bruyère! se vérifie chaque jour en la gêne manifeste de bien des Crésus et la relative opulence de certains Lazares. J’en veux pour preuve cette historiette édifiante: un ménage de serviteurs retirés vivait économiquement avec aisance d’une rente d’environ mille francs servie par la famille des anciens maîtres. Un de ces derniers, touché par les miracles d’entente de ces braves gens, leur ayant proposé d’augmenter leur mensualité trop modique, s’entendit refuser avec gratitude mais non sans effroi de la part de ces vieux domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît de ressources, par la nécessité d’en trouver l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur! Lui, pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation de son geste d’ancien cocher, d’un siège occupé trente ans, rejeté au bord d’une rivière. Elle, à l’occasion d’une exposition universelle, et désespérant si elle attendait plus longtemps, de lui trouver un autre usage, s’était décidée à utiliser pour s’en faire une petite capote, un chiffon de velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans un goûter, plus de quarante ans en arrière, par un des marmots, devenu barbon, de la respectable famille.
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La République de Saint-Frusquin est le lieu du monde le plus propre à étudier en ce qu’ils ont de plus spécieux les phénomènes pécuniaires. Saint-Frusquin est une de ces Maisons de jeu comme celle qui fit la prospérité de Baden-Baden, du temps de M. Bénazet, et que je vis quand j’étais enfant; comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui à Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent établies «avec le minimum d’inconvénients inséparables de ces sortes d’établissements». Les inconvénients nous les verrons tout à l’heure.
Je me souviens, un radieux après-midi de septembre à Belliago, avoir rencontré une étrange voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de ce panoramique sentier qui contourne la Villa Serbelloni et se termine par un de ces bancs dans le voisinage desquels une pancarte anglaise annonce souvent: The view, comme pour préparer le touriste réfléchi à porter un jugement comparatif sur la Nature.
En effet, le bruit de nos pas, une déférence hospitalière non moins sans doute qu’un rapide visa à délivrer à quelque autre contrée du globe, firent se lever automatiquement une miss qui s’éloigna sur ce brevet encyclopédique, dont d’une voix nette elle sut récompenser le lac enchanté, le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième point de vue, en beauté, dans le monde?»
Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à Saint-Frusquin, cette pédagogue des paysages. Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de figurer parmi les dix premiers, comme nous disions au collège. Étagée au bord de la mer, cette grosse bourgade n’est pas le contraire d’une petite Carthage. Elle m’y fait songer, quand du haut de ma terrasse qui la domine et sous l’estompe du soir qui descend, j’y vois aborder non les navires chargés de murènes ou de vases murrhins, de byssus ou de pourpre; mais les yachts des cosmopolites nomades des eaux, attirés par le cliquetis des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas modernes, toutes vêtues de ce kennédia dont la fleurette semble une glycine minuscule, et de bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un magenta vif, donnant aux murailles qu’il habille l’air de constructions élevées par un couturier, des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet de prendre pour quelque avenante Salammbô, Mlle Petit-Pois, qui n’a pas les cheveux poudrés de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse Carthaginoise, loin de rougir de sa fraîche ascendance de primeurs, en verdit allègrement son nom de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur que le XVIIe siècle appelait le verd naissant, et toute fière de sa rame dont elle porte en bijou la parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la famille des Pois, branche cadette.