Mais le soir y est obligatoire surtout pour la révélation par l’éloquente cernure de ses feux, de la Maison-Mère de l’endroit, le Casino, le Temple de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé pour notre Trocadéro la singulière comparaison d’une femme hydropique, les jambes en l’air. La partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans rapports avec ce hideux palais, s’interprète, dans l’obscurité, d’une signification diabolique. Deux cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes prunelles, ses deux cadrans lumineux striés par les fibrilles, les unes mobiles, les autres fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu du premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, pareille aux narines d’un nez camard plein de reniflements mortuaires, au-dessous duquel les deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent la véranda font grincer comme le rictus géant d’une double rangée de dents lumineuses.

La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non sans éloquence un des naïfs guides de l’endroit; tel s’érige grossier et insolent, et couronne le rocher maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de Moloch et de Mammon, tandis que le patron chrétien de la région, saint Modeste, a son église on ne saurait dire édifiée, mais évidée, une sorte de crypte, au creux d’un ravin de cent mètres de profond et qui semble mise en pénitence par l’orgueilleux Casino, tout au fond de ce cul de basse-fosse.

Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, l’idolâtrie du veau d’or remis au vert sur le tapis du trente et quarante. Autels plus saignants que les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie noires de bien des deuils et rouges du sang rejailli sur elles. L’office s’y célèbre de l’entrecroisement de tant de regards anxieux, véhicules de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous,» assure Jésus. Le diable, de qui la manie est de singer Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la concentration de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la tension de tous ces espoirs. La preuve en est que la rupture, certains jours de moindre presse, du cercle magique autour d’une de ces tables-autels, supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. Je l’ai plusieurs fois observé. Un malaise, plus pénible que ne l’était tout à l’heure la coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces fidèles décontenancés et qui se hâtent de rechercher une moins incomplète célébration de la messe rouge et noire. Messe du démon de midi, vespres de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, communion de la plaque sont tour à tour et à la suite célébrés par des fidèles infatigables.

Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de laïques abbés que vomissent à des intervalles réguliers de mystérieuses sacristies. Mais quantum mutati ab illis, ces sacerdotes! Plus rien en eux de ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients arbitres de tant de destinées, séparés du joueur par un dédain qui les vengeait de ses mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, complétait la livrée méphistophélique. Aujourd’hui, à peine des commis de magasin de deuil, de vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, fleurie des coquelicots et des iris de Suse des deux couleurs, et des boutons d’or des chiffres, entre lesquels leur geste désormais sans autorité, ratisse mollement le gravier d’or et d’argent des allées de la fortune; des employés quelconques, ayant leur tirelire au bureau de tabac, avides du pourboire qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs, jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi dans le cou!» à ceux dont ils sollicitent la pièce.

Au point que l’évangélique. «Si le sel perd sa force, avec quoi salera-t-on?» se puisse transposer sous cette forme: «Si la corruption se vicie avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque vicaire. Et ne serait-ce pas un tableau digne du crayon fantastique d’un Rops que le petit coucher de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de lui pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?

C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à sa clôture, à minuit, un curieux déroulement de ces pompes sataniques. Rien n’y manque, depuis la solennelle vérification au début de la séance de ces démoniaques agnus carrés qui sont les cartes, dont chaque jeu, à tout jamais renouvelé, fut estampillé d’une vignette jamais la même, un coq, un poisson, qui en assure l’identité et le différencie; jusqu’à, au début et en conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans la custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes de Saint-Frusquin, l’argent, l’or, les billets dont les yeux se rassasient.

Car là réside le mystère profond qui mieux que la sagesse de Salomon attire de loin tant de Reines de Saba, évoque des mages chargés de présents plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration des douze heures est permanente en ce lieu, et que le dieu s’y montre nu en la réalité de ses espèces. Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent, et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans l’étalage même de la divinité offerte à tous les cynismes. Et cet attrait est si fort que tous les autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant, que nous avons vu se partager avec l’argent les mouvements humains: l’amour, ou ce qui en est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant le métallique veau bondissant dans le parc des nombres.

La mine ensemble avide et déconfite de Phryné est impayable à étudier là. Vainement frisée, fardée, décolletée et parée pour les regards distraits du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu qu’on lui ose préférer peut seule la consoler de l’échec momentané, du déboire surprenant de se voir chasser à coups de râteau par un Aréopage outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de masse, de s’offrir nue. Et puis son dépité sourire n’est pas sans malice. Elle sait pour qui l’on travaille, et se garderait de risquer en somme un préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de Saint-Frusquin auraient vite fait de tirer vengeance.

Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est une des traces de sa griffe. Dieu a le plus d’indulgence.

Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien interrogez un pieux guide sur les sacrilèges qui ont mis en deuil le saint lieu, tabernacles fracturés, ciboires violés, azymes répandus. Il vous en citera de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, et vous serez peut-être surpris de leur nombre. Rien de pareil dans la basilique de Saint-Frusquin, seul parvis vierge de scandales. A peine vous en citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet innocent joueur de maximum, qui se le voyant enlever dûment, puisqu’il avait perdu, ressaisit sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux! c’est la dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage éminent qui, lui, s’était fait une loi de gagner un numéro plein, à chaque séance. Quand donc la chance ne l’avait pas favorisé, et l’heure du départ approchant, il lui fallait bien prendre le parti de s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et sur les hauts cris du véritable gagnant, on payait deux fois pour une. Mais une sommation plus menaçante fut celle de cet officier de marine étranger de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, reçut un jour ce saisissant ultimatum: «Ayant mouillé dans cette rade, j’ai joué, j’ai perdu douze mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant trop jeune pour en finir avec la vie et résolu à ne pas vivre déshonoré pour une heure d’imprudence, je vous prie de me faire rendre aujourd’hui même cette seconde somme de vingt mille francs que je m’engage sur l’honneur à rembourser avant trois mois. Maintenant si la somme n’est pas à mon bord à l’heure désignée... je bombarde le Casino!» Quant aux admonestations privées, menaces d’expulsion adressées à un joueur bruyant par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans ce cas, à défaut d’une pièce bien placée, un coup de râteau bien appliqué peut suffire à rafraîchir son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir prolonger son abonnement, avec salamalec à l’appui.