Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite du seul encens que puissent dédier au dieu qui tourne les sangs, tant de souffles aigris, toutes ces bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques par tous ces culs-de-plomb échauffés, et des relents de ces ronds de cuir qu’on voit se relever sur les chaises des présidents, et qui sont comme les auréoles vertes de Crepitus.
Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable encore, elle se trame péniblement de tant de bouquets fanés et croupis dans l’eau saumâtre des espérances. L’analyse psychologique décomposerait son interlope amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie et de mouchardise.
Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et silence; la première seulement rompue au début de la séance, à midi, par l’irruption des candidats aux premiers sièges. Sic vos non vobis; car la plupart ne sont que des substituts, petits rentiers avisés qui se font un revenu du prix de leur place cédée aux retardataires. Le second, un silence étoupé de chambre de malade (attestée par la fade senteur des cataplasmes dissimulés, de vagues cautères, ou parfois d’un triomphant iodoforme;) de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement le bruit des pièces, pareil au tintement d’une chaîne d’argent perpétuellement manipulée sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et lourde. Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent assez semblable à ce Pater infernalement contrefait dont Boïto fait saluer son Mefistofele par des démons à plat ventre.
Maintenant, les fidèles de ces cérémonies?
Baudelaire a décrit dans son jeu, les suppôts de tripots moindres: «Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... L’œil câlin et fatal... et qui font de leurs maigres oreilles—tomber un cliquetis de pierre et de métal.»—Transposez ce Rops et certain grand tableau de Gustave Doré qui m’impressionna dans l’un des premiers salons que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en chapeau Bibi, saute-en-barque et suivez-moi jeune homme. Quelques-uns des modèles qui ont posé jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là plâtrés, chenus et cacochymes, en train de garder une place et de pointer le numéro sortant pour un joueur à système—lequel les paiera d’un louis, un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant glissèrent des mains de ces vieux débris, alors tendrement baisées.—Je me souviens d’une vieille bouquetière absinthique rencontrée naguère à Passy. Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids d’ailleurs léger d’un panier de fleurs dès longtemps fanées. Et comme nous l’interrogions, intéressés par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, elle nous fit cette réponse digne du grand caricaturiste: «Quand je pense que le prince Trois-Étoiles et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux pour traîner mon duc, à Baden-Baden?»—Les propos des vieilles joueuses qui s’éternisent ici ne sont pas moins extraordinaires.—L’une d’elles que l’on complimentait d’un assez beau collier de corail qu’elle avait au col répondit à la gracieuseté par ce corollaire étonnant: «J’avais aussi les boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal Antonelli.»
Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces miroirs d’âme égratignés par le souci, ces teints verts qui emportent jusque sous la lumière du dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes du mirage de l’or.—Ronde Mesmeriste, en séance autour d’un baquet de Plutus; miraculés en demande et en attente au bord d’une piscine probatique agitée par un ange aux mains crochues.
Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur veuille se fendre en deux!» Et c’est une juste description du côté physique de la douleur morale, dont il semble qu’elle agisse matériellement sur le cœur, au point que nous avions projeté avec un ami d’écrire un traité de la déformation du cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de même et moins hyperboliquement que certaines déformations physiques doivent être infligées au masque humain par les émotions du jeu; et qui sait si la seule hérédité ne pourrait suffire à perpétuer dans les traits d’un être qui, lui-même, n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de la face?—Le trente et quarante surtout me semble propre à créer cet accident nerveux avec son éternelle alternative de perte ou de gain saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir que les chances multiples de la roulette rendent moins nette, moins tranchante, moins inexorable. Danaïdes, Tantales éternels passant la vie à voir leurs mains s’emplir et se vider de l’eau du Pactole. C’est de l’argent qui découche, disent pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin, de ce gain qui doit demain revenir à la caisse.
«Essayez avec des haricots», conseillent les guides dits de bonne foi avec une naïveté dont eux-mêmes n’ont pas sondé la perfidie. Autant vaudrait conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu d’essayer avec un bain tiède. L’honnête phaséolus inspire moins de respect qu’un louis, et ne vous croyez pas en droit de partir pour faire sauter la banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous serez retiré d’une roulette joujou avec un formidable gain de haricots que vous aurez laissé porter. Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré plus des trois quarts à tous les coups gagnants, tandis que pour les coups de perte, vous auriez doublé, triplé, décuplé la mise.
C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou plutôt une indubitable marque où distinguer de l’amateur, le joueur professionnel, puisque là aussi ces démarcations sont établies, d’attacher du prix à la pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque qu’il faut jouer. Mais l’inexpérimenté n’est audacieux que dans la perte; tandis qu’il voudrait faire monter en épingle, comme me le disait Rochefort, le louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et il n’est pas rare de voir revenir à pied pour épargner la pièce de cent sous qu’elle vient de gagner, la femme qui n’a jamais hésité à prendre une voiture. C’est que cette pièce n’est plus la même, n’est plus elle-même, mais bien toutes les pièces qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà par une de ses martingales mentales, un de ces parolis de Perrette, qui sont le mal contagieux et endémique. La montante d’Alembert, la Garcia, la Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne valent même pas ce coup dit de la femme saoule, lequel consiste à laisser s’ouvrir sa bourse au hasard, et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte du système sûr, avec les preuves à l’appui dont la conclusion est, en fin de compte, le rendez-vous que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation de ne vous point déranger sans espèces.
Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la rouge. Il prétendait avoir observé que depuis la fondation des maisons de jeu, la noire était sortie 296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et que ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez pourtant pas, lui répondait Rochefort qui me contait l’anecdote, tomber sur une série de 296,000!» Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a préconisé son système, en venir pour toute philosophie du jeu, à battre des cartes autour de la table pour mettre à la couleur qu’il se tire à soi-même. Quant au poursuivant de la série, jugez de sa terreur de manquer un coup, par les appels désespérés de cette grosse dame conjurant le croupier de ne pas donner le branle à l’instrument avant qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la liasse de billets qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. Car les pick-pockets ne sont pas rares à Saint-Frusquin. Ils ont beau jeu de s’exercer sur les poches d’un public qu’on dirait continuellement occupé—ainsi que me le faisait remarquer une spirituelle amie, à voir retomber des fusées. Fusée d’or et fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que l’on contemple en baissant la tête. Les exploits de ces détrousseurs se haussent ici jusqu’au brigandage.—Témoin cette histoire advenue à une belle Otero quelconque en séjour dans la région. Comme elle venait, chaque après-dînée, d’une localité voisine, achever sa soirée dans le casino, et que ses bijoux étaient célèbres, on l’avertit, un certain minuit, de rentrer chez elle par une autre voie. Quant à sa voiture, au détour de la route désigné pour l’agression, les larrons déçus en virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, un gros d’employés de l’administration, agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de chemise en os, et de pistolets de première marque. A quelques jours de là, cette belle, rassurée, ayant offert à son coiffeur de le faire reconduire en voiture, l’homme remercia prudemment d’une réponse à peu près semblable à celle du savetier de la Fontaine.