Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?

Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»—C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette sainte femme.

Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.

J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le vol d’oiseau sur cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2] de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.

[2] Depuis 1886.

Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons funèbres, où se restreint presque intégralement encore le formulaire de la poétesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.

Enfin, et de par la loi du suranné qui n’est déjà plus le démodé, et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers laquelle l’un devient l’autre,—entre notre génération et celle qui tenait encore à la contemporaine par le de visu, voltigeait ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en couette, par-dessus l’attitude troubadouresque et dessus de pendule, l’écho de «ce petit côté secret qui rend populaire, ce presque rien qui fait tache[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et tapoté le plus chantant de la lyre du poète, tandis que le silence en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves soupirs. Une odeur de Quel est ce gant rose—qui n’est pas le mien, invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.

[3] Baudelaire.

Oui, ces romances où des beautés sont souvent recélées, et dont, ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément Pauline Duchambge, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce vestiaire des siècles où les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la beauté nue.

Elle «résout la sécheresse du cœur», Michelet l’a dit, qui, seul, a légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie. Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi qu’une arche sur un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.