Les voici. C’est avec celle sur «le don des larmes, ce don qui perce la pierre», trois autres encore: «Le sublime est votre nature.»—«Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi.»—Enfin: «Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!»
Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on puisse écrire d’elle, désormais, ne saurait que graviter autour de cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.
Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.
Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il réside uniquement, à savoir dans l’Œuvre, exigent néanmoins (et d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque secret espoir de faire expier le mérite de l’esprit prompt, met en quête d’une tare de la chair faible...
Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur séchée.
Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de ténor teint ou de cantatrice déteinte.
Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés, suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?
C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces. Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?
Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus sui generis du type, le plus artésiennement explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien cette profession de foi de son arcane poétique: «A vingt ans, des peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant PARCE QUE MA VOIX ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.»
Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines profondes...»