—Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit Don Quichotte.
Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien le Don Quichotte que lisait l’étudiant en délire. Mais aucun d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce livre si populaire et si goûté.»
Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres» parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco Marquez de Torrès, qui conte l’histoire—des ouvrages de Miguel de Cervantès.
Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux, soldat, gentilhomme et pauvre».
—Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme.
—Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «Si c’est la nécessité qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde entier.»
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Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de Paul Verlaine, le Pauvre Lélian qui s’était composé lui-même cette euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le pas de chance de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc, ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?»
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,
Peuple ingrat?...