Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en m’examinant. J’ai répondu par un silence de pierre.
La troisième et dernière note est plus délicate. Tâchons de l’aborder délicatement. Elle a trait à ce qui pourrait bien être le secret sentimental de cette Comtesse d’Escarbagnas du Quai Malaquais, laquelle, il faut l’espérer, vécut de meilleurs romans que ceux qu’elle écrivit, enfin, ne fut pas de glace.
Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste à travers mes petites querelles) que je la tiens pour une parfaite gentille dame dont comme elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey « l’ennui enterré avec elle, le souvenir me reste tout fait de sympathie et d’estime ». Si donc, je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne soit digne d’elle, dans les égarements du cœur. Elle avait été mal mariée ; elle restait veuve et libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus proches d’elle par l’âge et les relations pourraient en parler encore.
Je me contenterai donc de signaler ce passage significatif, découvert dans l’un des petits cahiers :
« Tout mon cœur tremble ! Eustaquio administré, mourant, voulant me voir ! — Tel est le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais : « Mon seul amour a été vous. » — C’est vrai, trop vrai. »
Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit aux recherches dans un Musée, ne peut pas être contesté ; surtout, quand, ainsi que dans celui-là, les moindres réserves ont été stipulées. Or, les agendas, non seulement n’ont été ni détruits ni exclus, mais figurent au Catalogue, bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons de maréchaux, de chiffres et de couronnes. Il ne pourrait donc être question, jamais, en aucune façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même d’en marchander la lecture à ceux que la mémorialiste au petit pied (souvent dans le plat) appelait : « des chercheurs de l’avenir. »
Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants amis (les parents préfèrent toujours le silence) prissent la chose en main ; que Madame de Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge), la séduisante Alix de Choiseul-Gouffier, tant de fois mise en scène par ces intarissables croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus visiteurs de la Marquise, se missent à piocher les calepins, pour en extraire et en éditer ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce n’est pas que je croie à de grandes découvertes devant résulter de cet échenillage ; ce microscopique Saint-Simon, ce minuscule Dangeau s’arrêtait vite, pas d’écrire (jamais !) non ; mais de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a des surprises, des boutades parfois volontairement comiques, d’autres fois inconsciemment, et ce ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi des observations qui peuvent ne pas être sans leur menu prix, et des jugements piquants sur bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce que réserverait un déchiffrage approfondi de ce Journal ? Je ne pense pas qu’on y trouve « le germe de toutes les découvertes de l’avenir ». Mais enfin, qui sait ? Car ainsi que le formule exactement, non pas le Conservateur assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais son gardien bon enfant et doué d’esprit philosophique : « Y en a bougrement d’écrit là-dessus. Elle en a mis du barbouillis. »
Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois pouvoir me vanter d’avoir brodé, sur ce bas-bleu cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages.
Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe Napoléonienne, par certains côtés si solennelle, par d’autres, si follette, bondissant hors de son bain d’herbes, où elle fait, selon son expression, des « coquetteries dans l’eau », pour aller recevoir un abbé, qui lui promet la santé et lui prescrit des remèdes ; entourée de son bestiaire (car les monstres jaunes ne lui suffisaient pas ; elle y ajoutait ses poissons rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro et son izard privé Cawdor !)
Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher entre les bras de cette « Romaine noblement drapée », cette oie qu’elle semble vouloir cacher, comme la statuette de son muséum, mais que la tuméfaction de son jabot dénonce au Monde ?