Elle m’accueillit fort aimablement ; mais que tout cela fut incohérent et cocasse !
Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de lion bougon, visiblement las et embêté de ce qu’on sentait se préparer le concert à l’œil ; avec, en outre, le piège du voisinage d’une américaine qu’il avait, disait-on, admirée autrefois et qui lui apparaissait aussi défraîchie que lui-même. Mauvaise chère, dans la petite salle à manger, entre les vilains objets qui se reconnaissent au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En sortant de table, je le jure, le grand pianiste, sans y être autrement convié, se dirigea vers le grand piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs, se leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur désespérée de l’Amphitryonne toilettée et qui se préparait un triomphe, dont les témoins projetés arrivèrent, une heure plus tard, encombrant l’escalier de leur déception et de leurs plaintes.
Il me semble difficile que les babillards agendas ne racontent pas cette folle soirée.
Nos relations se prolongèrent un peu ; mais sans s’accentuer, ne battirent que d’une aile, jusqu’au moment de s’envoler tout à fait.
J’étais sensible au comique de l’ensemble, mais moins qu’aujourd’hui et l’ennui suintant du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta ; je l’avoue, je tournai casaque.
Mais j’avais eu, de « la Fille du Lion » une vision bien antérieure. Celle-là, au moment du mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre neveu de la Marquise. A l’occasion de ces noces elle avait probablement oublié des inimitiés de famille, et paru à des dîners dans Savigny, le château des siens.
Là, elle m’avait semblé plus grande (mais j’étais enfant) d’une assez belle stature, brune, en bandeaux, avec une brillante expression de visage, une coiffure de rubans noirs, et de longues boucles d’oreilles.
J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin, gouvernante des petites de Cambacérès. Et j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit dont sont animées ces institutrices. Celle-là ne cessa, durant tout le repas, de me chiner la Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs, le visage le plus ouvert. Et je n’oublierai jamais l’étonnement avec lequel ma candeur d’alors s’entendit conter, par cette Campan endiablée, que Madame de Blocqueville possédait encore quantité d’autres noms et bien notamment celui de Marquise de Mille Savates. (Elle aurait pu dire : mille peignoirs).
Notez que tout cela se passait sous les yeux, presque sous le nez de la Dame, à laquelle, s’interrompant de la dauber dans mon oreille, elle envoyait par-dessus la table, des risettes et des douceurs.
Cette scène m’est restée présente, et je ne doute pas qu’elle n’ait eu des suites, si je m’en rapporte à cette note des agendas :