Je n’aurais pas demandé mieux que de finir sur ce trait, à la fois profond et badin, beaucoup moins préoccupé de décocher une malice personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même désarmée, que de rechercher une vérité générale ; mais quelques réflexions me sont encore apparues sur le propos, et je préfère les consigner ici, dans l’espoir de n’y pas revenir. Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je veuille prolonger ce débat. Le sujet m’a paru plaisant et opportun. Je l’avais abordé incidemment dans un autre article. Aujourd’hui, je l’accoste avec plus de netteté ; mais, je le répète, pour l’épuiser, en ce qui me concerne.

Un de nos Maîtres a écrit que « le génie est une patience ». Il faudrait dire de même que l’Art est, avant tout, un métier, ou du moins ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise serait très étonnée, et fort mécontente, en un mot, se jugerait impudemment mystifiée si, cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui jusque-là, titulaire d’autres fonctions et seulement, la veille, charmé des jeux de couleurs offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette, aurait décidé de se consacrer à l’art de Vatel, sans autre garantie, pour les convives, que la subite passion de cet ancien cocher pour les œufs battus et la crème fouettée.

La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est pourtant ce qu’elle fait elle-même avec les cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris, sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent du miaulement de leurs ancêtres.

Laissez les enfants à leurs mères, laissez les roses aux rosiers, laissez les duchesses à leurs métiers, qui sont des métiers à tapisserie !

Ah ! la tapisserie ! la tapisserie ! on dira que j’en radote, ça m’est bien égal. D’abord parce que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas être de ceux que la vérité choque. Savez-vous, Mesdames, que Louis XV y travaillait avec passion ? Sinon, je me forge un plaisir de vous l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de vous réconcilier avec elle. N’importe ! Apprenez qu’il faisait crever des postiers, sur le chemin de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris, l’écheveau dont il avait besoin pour terminer un fond, ou compléter une fleurette ? — Et si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au canevas qui vous attend, que vous faut-il ? — Une statue ? Eh bien, je veux qu’on la vote, et qu’elle soit la plus charmante du monde, avec son air recueilli, son front penché sur l’aiguille au chas oblong, sur la souple aiguillée et le réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble aux alvéoles d’un candide rayon, prêt à se remplir agréablement du miel coloré des soies.

Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse Mathilde, et dans le présent, à Madame Delessert, à la Princesse de Beauvau, les deux dernières qui, parmi nous, aient porté haut et beau la fidélité aux arts délicieux des Parques de salon, les Dames filandières.

Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise son art (?) c’est l’audace. L’autre jour, elle se représentait occupée à faire des achats, dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût approuvé le choix du sujet ; aurait-il (ce n’est pas certain) sanctionné la témérité de l’image qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et de feu Chauchard, et la fait

Acheter de la soie et de longs fils de laine ?

Un autre aurait écrit : de longs brins de laine. En effet, un brin peut-être plus ou moins ténu, mais garde le droit d’être aussi long que possible. Notre éminente acheteuse fait bon marché (c’est le cas de le dire) des scrupules dont s’embarrassent encore l’entêtement du rhéteur et l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle nous dévide des fils de laine ; demain nous lui devrons de la laine de fil ; après avoir bouleversé les rayons d’Hélios, elle chambarde les « rayons » d’Hériot, et je donnerais volontiers, pour épigraphe à la pièce, le vieux calembour, autrefois inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit : « Il faut qu’Othon soit philhéllène. »

C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un heureux symptôme, le retour de la dame, aux broderies de ses aïeules. Puissent les fils de laine, vraiment dignes d’un magasin de nouveautés, la rattacher à un métier qui, désormais ne soit plus celui de Lamartine retouché par La Palisse, ou de Musset revu par Boquillon !