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Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont certains invités commencent par écrire à la patronne, pour solliciter d’elle la redingote qui leur permette de se produire, une dame que nous appellerons Édith, et dont l’avis, en ce temps-là, ne me semblait pas négligeable, me saisit de cette conclusion discutable, déjà. « Comment ne pas tenir pour une flatterie, à notre égard, le fait qu’ayant tout, elles veulent encore ce qui nous appartient, le bel art d’écrire ? » — Édith, je ne suis pas de votre avis ; et bien au fond, pas non plus vous-même. Jamais le distinguo ne fut plus nécessaire ; jamais le « soyez plutôt maçon » de l’honnête Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel ; jamais la qualité de la vocation ne dut être plus scrupuleusement interrogée qu’à l’heure où Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée, sans omettre Walter, ni même Beckmesser qui a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion pour la tablature.

Pendant que je suis en train de dire Thersite, j’ajouterais fort bien Thersitie. Si j’affirme qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute pas de leur bonne foi. Pour cela on peut les plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les blâmer. Le blâme est pour ceux qui les abusent. « Si vous assistiez à l’arrivée du courrier de Thersitie, m’assurait quelqu’un, vous comprendriez qu’elle soit leurrée ; des noms sérieux, ou que, jusqu’à ce jour, on crut tels, signent pour elle des protestations qui la déçoivent et consomment sa perte. »

Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne sur l’intention de ses SEULS VRAIS AMIS, ceux qui, par de légères piqûres, essaient de dégonfler son illusion et de la rendre aux doux devoirs où elle excellait. Mais elle n’en veut plus entendre parler ! La voilà en cothurne et en péplum, la bouche en O, à nous fournir une incroyable épreuve de Suétone moderne, de César de Salon, Le Néron du Féminisme !

Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer en faveur de Néron, dont l’auteur prétendait que ce Prince fut sincère, en la croyance à sa vocation d’art. C’est en cela que Thersitie lui ressemble. Admettez (à Dieu ne plaise ! nous ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la pêcheuse de bravos) admettons qu’un feu de cheminée (la cheminée est une grande responsable dans ces affaires de déclamation salonnière) admettez qu’un feu de cheminée fasse justice de tout ce faux semblant et, non content de roussir une bandelette indue, aille jusqu’à vouloir griller notre Néronnette ; il est possible que, dans une dernière contorsion buccale, applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle pousse la clameur suprême du grand histrion Romain : Qualis artifex pereo !

C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain et universel, que le personnage de Thersitie. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant sur un Monde où l’on s’ennuie dont le Bellac serait Monsieur Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en convenir, c’est cet aimable homme qui a tout perdu. Tout cela pour faire rimer Greffulhe avec libellule, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le bien, se donne grandement de garde d’assister la belle Comtesse.

Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui pourrait le réaliser avec tant de force et de finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet, à la fois mondain et social, si propre à mettre en valeur ses qualités de dialogue et d’observation, de courtoisie et de satire.

Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour cet accomplissement, c’est que la matière, uniquement plaisante, ne me semble pas réserver de place pour le pathétique poignant auquel cet écrivain excelle. Mais un tel esprit a tous les registres, et son perpétuel renouvellement, à chacune de ses manifestations, pourrait bien nous le faire apparaître, un jour, tel qu’un Aristophane amer, élégamment tempéré par un Archiloque sympathique. Enfin, quand je relis Ces Messieurs du Tiers, de Monsieur Claude Berton, je songe à la belle pièce qui s’est émiettée dans ce volume, et que ce jeune auteur nous rendra, sous d’autres aspects, refondue et remaniée.

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Revenons à Thersitie. Je le répète, elle méconnaît ses seuls vrais amis, ceux qui la réveillent. « Il est jaloux de mon salon littéraire ! » aurait-elle dit, de l’un d’eux. — Détrompez-vous, bonne Madame, votre Salon, tant que vous ne cesserez pas d’y mettre en avant votre mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le Guignol des Muses. — « Au reste, ajouta celui qui nous rapportait le propos, Thersitie ne demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes que lui valent ses vers, plus ou moins luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui prend mal la chose. » — « Çà, c’est une belle démonstration de l’esprit de famille, à l’usage de ceux qui prétendent qu’il n’existe plus », répliqua Timon qui passait par là. Et il conclut, non sans gravité : « En tout cas, cela prouve surabondamment, n’est-ce pas ? que cette jeune Dame aime mieux sa belle-mère que la littérature. »