Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui sont ces écrivailleuses-là, quand elles ne sont pas des écrivains. Mais les unes comme les autres (je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont plus rien à voir avec le bas-bleu. En effet, ce qui distinguait ce dernier, c’était une science, souvent mal assimilée, mais toujours excessive, dont les premières se moquent comme de Colin-Tampon, et auxquelles les secondes préfèrent l’exercice de leur faculté créatrice.

Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont Madame Goyau et Madame Bulteau. Faisons-les, s’il se peut, se rencontrer, comme les géants cétacés dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare aux tours de Notre-Dame, quand ces baleines se retrouvent dans les solitudes boréales et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux derniers blue stocking échangeront leur savoir unique,

« Comme un long sanglot tout chargé d’adieux. »

Et nous les écouterons disserter, discourir, pérorer, ratiociner, vaticiner, toutes deux disertes, assez spirituelles et assez braves pour préférer le reproche arbitraire de pédantisme à l’accusation fondée d’ignorance.

En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, avec toute la piété nostalgique méritée par les survivants échantillons de races disparues, les vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les moulages, dans les Muséums, apprendront, un jour, à la Postérité, quelles furent la stature et la physionomie de Celles qui citaient de mémoire Jean Second de la Haye, ou Ausone de Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur trop confiante clientèle, avec des versiculets flatulents, qui sont les beignets soufflés de la Littérature et les Pets de Nonne de la Poésie.

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Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de Madame Bulteau, dans la même Corbeille des Roses, un portrait fort bien venu, plutôt que très bienveillant.

Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne fais que citer : « Adonnée au journalisme, cette dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne chronique d’idées, sans renouveler les idées. — Elle signe tour à tour Fœmina et Jacques Vontade ; mais sous l’un et l’autre pseudonyme, elle fait naître cette pensée dans l’esprit du lecteur : « Je suis tombé sur un vieux journal. » — C’est toujours le bavardage de Madame de Girardin, diminué par une préoccupation de philosophie virile. Quand elle signe Jacques Vontade, Madame Bulteau ne donne pas l’illusion de la virilité littéraire. Elle est simplement » — horresco referens ! — « une impuissance qui veut faire l’homme. »

« Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention professionnelle. » — En êtes-vous bien sûr, Monsieur de Bonnefon ?… — « Femme du monde parfaite, digne de profond respect par la tenue de sa maison et de sa vie, elle écrit pour échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli et s’y enfoncent sous le poids des admirations amicales. »

Un peu oursonnes, aussi peut-être.