Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore… du galon. Si j’osais, faible Télémaque, me comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi, j’examine les petits faits pour en tirer des conclusions. Parmi ces faits réputés petits, et gros d’indications, je range l’investiture. Res Vestiaria, disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix de tel ou tel ajustement, je le tiens un peu pour une âme visible, à son insu, extériorisant sur les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait cachés.

Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas qu’on promène par la rue des plumes amaranthe, des jupons mousseux et des gants qui laissent voir les coudes ; ses idées en matière de toilette sont tout autres, et comme je les tiens pour révélatrices du moi de cette personne transcendante, j’examine soigneusement sa parure, chaque fois que ma fortune la place sur ma route et contre sa roue. Malheureusement ces rencontres sont rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie de matinée théâtrale, plutôt bousculée ; encore un voisinage de table aux « Réservoirs » où l’inspection soutenue serait impolie. Une fois pourtant, un point de Paris que je haïssais tout particulièrement et auquel, à cause de cela, j’ai pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. C’est la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, qui impose à l’auto un arrêt rageur, dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, dans la mendicité sans grandeur et sans grâce, d’une marmaille bohémienne assiégeant les portières avec des fleurs contaminées. Le chauffeur passe plus ou moins de temps à se mettre en règle et les instants s’emploient à pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, un meilleur exercice de distraction et d’étude. L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou plutôt découvrait, gracieusement offert à mon télescope, en même temps qu’à mon microscope, le fuyant objet de mon étude. Tout de suite sa toilette me frappa. Un chaperon de paille blanche aux bords raisonnables, contourné de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout cela donnait raison à mes « hypothèses impertinentes ». J’y retrouvais l’idée de cornette et l’idée de voile, en même temps que le souvenir de la plante génératrice du potage-santé, à la fois saine et acidulée, me rappelait telles aigreurs que s’étaient attirées certaine « vieille dame aristocratique et bouffonne » et la grande veuve de Bayreuth.

Mais il y avait autre chose : le justaucorps ; oui, celui-là, positivement, représentait l’armée, et bien que ce fût plutôt, si je me souviens bien, les Guides de Belgique, le rapport militaire me suffit. Imaginez un col à la Saxe et des parements auxquels manquait seulement un numéro, qui aurait pu être matricule, ou bien encore celui de l’auto citron. Or, ces revers étaient canari, et j’y relevai ce sens de l’équilibre, cette science des rapports qui caractérisent le style de la chroniqueuse. Et, pour la première fois, je sus gré à la station nauséeuse, au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle occasion de rendre justice à un confrère, non sans authentiquer ma perspicacité.

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La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration pour cet auteur, a écrit (gentiment ou malignement, sait-on jamais ?) en substance, du roman de Madame Bulteau : « Quel bonheur ! Ces chroniques dont nous n’avions qu’une par semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà cent réunies ! » — C’était juste. Ce roman, c’est une addition de chroniques ; il y en a sur tout, sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie… les personnages se les dégoisent en longs colloques. C’est bien fait, nourri, assez solide, sans incorrection verbale, mais non plus, sans style, du moins qui se puisse reconnaître à autre chose qu’au ronron. Quand un tout petit peu de poésie apparaît, on est étonné, cela fait l’effet d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, sur un costume tailleur. Cela ne traîne pas trop, mais ne s’envole pas non plus ; cela marche, sermone pedestri et non sans sesquipedalia verba. On se demande quelquefois pourquoi ce n’est pas entraînant. La vraie raison, c’est que l’auteur n’invite jamais, il enjoint toujours ; et le lecteur n’aime pas ça.

Cet auteur, il exprime, par une citation Shakspearienne ce qu’il admire le plus dans le roi Lear : l’autorité. Oh ! que cette citation-là est partie du cœur ! Mais l’autorité sans persuasion, c’est sec. Madame Bulteau a une façon de dire : « C’est entendu » qui entraîne à tiquer contre un raisonnement, qu’un peu plus de latitude aurait fait admettre, mais qui, présenté sans rémission, fait penser à ces marchands dont le geste enveloppe avec trop de hâte un objet que vous auriez choisi.

Quant aux Pierres du Chemin, elles ont fait le leur, dans le supplément du Figaro ; leur autorité a agi, dans un sens imprévu, et leur persuasion qui, cette fois, ne fut pas absente, a persuadé ce qu’elles ne poursuivaient point. Ces persuasions sont de deux sortes. La première, c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. Tel n’est pas, à mon avis, le cas du titre de ce memorandum. Et pas d’erreur possible, il ne s’agit pas là de pierres précieuses, du moins dans l’intention de l’écrivain, qui précise : « Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés sur les routes allemandes. » Mettons que ce soit des cailloux du Rhin. Il est vrai, je la vois venir, avec son goût de faire réagir contre son humilité apparente, elle veut se faire dire que ce sont des gemmes ; car enfin, elle doit le savoir, des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni par le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt : les Fleurs du Chemin ? Cela peut s’offrir ; c’est même d’ordinaire ce qu’on se fait un devoir de présenter. Parfaitement, mais à la condition de ne pas prétendre au titre de Lear de la Chronique ; les Fleurs, ce serait la persuasion, les Pierres, c’est l’autorité.

L’autre preuve involontaire, faite par cette publication, est plus grave et peut ouvrir les yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger de l’anticipation. Que cette leçon vous serve, pondeurs, détenteurs de petits cahiers qui, retrouvés après décès, feraient, sinon crier au miracle, du moins viendraient aimablement grossir le flot d’outre-tombe des menus mémoires pour servir aux historiettes d’un temps ; ne lâchez pas la chose avant l’heure. L’importance du recul, la nécessité du m’appar sulla tomba se font sentir pour ces déclics. L’accent funéraire confère aux paroles quelque chose d’achevé, qui change en oracles, le bavardage ; qui sait même si, servis par une voix que l’on n’entendra plus, ces sublimes légumes, bouillis par Fœmina, et qui nous semblent imposer un peu trop d’écart entre l’adjectif et le substantif, ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes chers à l’auteur des Pierres du Chemin, tendre à l’auteur du Cœur Innombrable, un de ces beaux tributs des potagers de Versailles, tels que Madame de Pompadour en offrait à la Reine.

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Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle avec je ne sais plus quoi, les Diaboliques de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci qu’elle donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce qu’elle vise, sans l’avouer, en infligeant ce mauvais point, ce sont les Diaboliques Bleues et qui traitent comme elles le font, celles que le grand critique dénomme : « les Écrivailleuses endiablées. »