Encore : « Il y a dans certains incidents tout petits et de médiocre intérêt un sens qui arrête la pensée ».
Enfin : « Les élections (cela pourrait tout aussi bien être n’importe quoi d’autre) produisent sur moi un effet singulier. J’aperçois… je me souviens… je revois… et aussi reviennent… me contraignent à réfléchir, j’essaye de faire tenir les minces et nombreuses observations ramassées en des points divers, et celles, plus évidentes, plus directes recueillies tout près, des faits accumulés sans que j’y prisse garde, dans la chambre aux débarras de ma mémoire… etc. »
Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement de cinq cents chroniques. Il y a servi et y servira. En fin de compte, tout cela pourrait bien être un peu mécanique. La Dame parle, quelque part, de l’automate qui, à de certains moments, lui tient lieu d’intelligence.
Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée reste en panne et en peine, un jeune homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité de continuer la route et de remettre chacun chez soi. Déduction de l’avenir du jeune homme d’après ce trait de caractère.
Un Monsieur et une Dame se disputent dans la rue. Évocation des ménages qui se sont disputés et de ceux qui se disputeront, sous d’autres formes et de nouvelles manières ; preuves à l’appui, considérations sur l’atavisme.
Un jour de migraine, la grande vedette de la Rue Drouot se laisse aller à pester contre ses voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout de son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons, aux nécessités de ces cris… et, comme Madame de Blocqueville, elle demande à Dieu d’être meilleure.
Une autre fois, elle donne satisfaction à une fringale depuis longtemps nourrie, qui est d’aller à la Foire aux Jambons ; aux « honnêtes jambons » comme elle les appelle (Hé ! Madame, que faites-vous de la trichine ?) Sur ce terrain, « l’âme taciturne des détritus » (c’est son expression) la fait ressouvenir de la pluralité des existences.
Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques et raisonnés, pourraient aussi bien porter les titres de prêches et de prônes, et que le client qui se targuait de préférer Monsieur le Curé, négligeait de s’apercevoir qu’il avait affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire, aussi, moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant que le lecteur qui préfère le Curé, car il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame Bulteau sans me la représenter sous forme abbatiale, en train de crosser un troupeau de nonnains, qu’elle instruirait en les maltraitant, comme elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte de « quelque prétention à bien lire dans les âmes ».
Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas voir flotter autour de Monsieur Jean de Bonnefon tout le violet de l’épiscopat et toute l’écarlate cardinalice, tous deux attristés de ne pas draper l’Évêque majestueux et le Cardinal magnifique ensevelis en ce laïc, sous le drap du citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours à côte de l’automobiliste ? De même l’étamine émane de Madame Bulteau, la guimpe la vise, la cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure de son phylactère :
« Le chapelet battant la jupe de flanelle ».