« Je te lance mon pied vers l’aîne

Facteur, si tu ne vas où c’est

Que rêve mon ami Verlaine

Ru’Didot, hôpital Broussais. »

On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin. Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.


Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles, tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire, selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose. Dans le phénomène futur, « le montreur de choses passées », exhibe « une femme d’autrefois » à « une malheureuse foule vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles ». Dans la plainte d’automne, le poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie « l’instrument des tristes » et « ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger, ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul. » Le démon de l’analogie, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par les idées et images correspondantes aux « lambeaux maudits d’une phrase absurde » ; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le pauvre enfant pâle est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment, ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète rend cet oracle tragique : « Et ta complainte est si haute, si haute, que ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, tu auras fait un crime ?… »

« Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle savait… »

La pipe, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage brumeux, et lui rappelle tendrement sa « pauvre bien aimée errante, en habits de voyageuse, » coiffée de ce chapeau « que les riches dames jettent en arrivant…, et que les pauvres bien aimées regarnissent pour bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours ». — Un spectacle interrompu n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des montreurs d’ours ; à savoir la révolte de ce dernier contre son belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur « étonné de n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses semblables », et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée par le fauve à son « aîné subtil » qu’elle ne veut que lui dire : « Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et de voix, où tu m’appris à me mouvoir. »

Réminiscence nous présente un petit frère du pauvre enfant pâle, un orphelin errant « en noir et l’œil vacant de famille ». La rencontre d’un fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père farce, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. « Tu ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui font rire. » Et l’orphelin s’éloigne, « déçu tout-à-coup, de n’avoir pas de parents. »