La déclaration foraine s’illumine de la fantaisie d’une belle promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.
Le nénuphar blanc est cueilli par le canotier, au retour et en souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.
L’ecclésiastique, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme « les bruns adolescents » traitent leurs « oreillers » dans les vers de Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour se rouler dans cette syntaxe.
La gloire, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus « rien ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi ». C’est la forêt de Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train, en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers la glorieuse forêt, et que le train l’« avait déposé là seul ».
Le conflit s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, « le séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès en cantine d’ouvriers de chemins de fer. » — « Je suis le malade des bruits (continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun) et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises, moins au cri. » Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve aux étoiles.
Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la porte, « riens auxquels on a fait un sort exagéré » selon l’expression de Mallarmé dans sa préface.
Des portraits suivent : un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en pied, « candidat à toute majesté survivante » en même temps que « désespéré seigneur perpétuellement échappé au tourment » avec toujours « dans l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur. » L’oraison funèbre de Verlaine ; des souvenirs sur Rimbaud « avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon. » — Tailhade, Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert : « Sous la tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur un monument érigé au Guildhall.) » — Tennyson, faute de qui « une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais ; » — Banville, « l’être de joie et de pierreries, qui brille, domine, effleure. » — Poë, semblable à un Whistler, en leur « tragique coquetterie noire, inquiète et discrète » ; — Whistler « un Monsieur rare… l’enchanteur d’une œuvre de mystère… » — Manet « chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant avec esprit. » — Berthe Morisot « avec une pointe de XVIIIe siècle exaltée de présent… et quelque chose d’élyséennement savoureux. » — Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière : « Voilà pourquoi, Génie ! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit, ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries ; il exalte des fervents jusqu’à la certitude : pour eux ce n’est pas l’étape la plus grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal. »
[49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce poète.
[50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après celui du volume.
Les crayonnages sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui « se suffit, avec la tenture de ses songes » traitent de Hamlet « dans sa traditionnelle presque nudité sombre… au charme tout d’élégance désolée » auprès d’un Polonius « figure comme découpée dans l’usure d’une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir… tas de loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à son tour, s’il vieillissait. » — Les ballets nous font admirer au-dessous de « quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond bleue… les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux. » — La Loïe Füller, « en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte… se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action d’une danse… et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse. »