Le Vers, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état de crise, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse contemporain dont il définit bien l’effort : « Simplement resserrer une bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts luthiers. » Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des « infractions volontaires » et de « savantes dissonances » de ce qu’on a appelé le vers libre, le « pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine révolté, comme devant quelque sacrilège ignare. »
Dans ses trois chapitres sur le Livre, Mallarmé nous ébauche une théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie : « méditer, sans traces, devient évanescent… l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres… avec le rien de mystère indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu » (à savoir : qui survive à l’expression ne le livrant pas tout entier). — Le Mystère dans les Lettres, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au « Monsieur plutôt commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir par mon nom » ; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il avait formulé plus haut : « Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine. » Il se sent, « enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre » désigné comme « suppôt d’ombre » et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer un mot sans que la foule lui crie : « Comprends pas ! » — l’innocent annonçât-il se moucher. — Il condamne les individus, qui, « parce qu’ils puisent à un encrier sans nuit » croient devoir, à l’égard des écrivains mystérieux, « déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine. » Leur « entreprise » à eux « ne compte pas littérairement ». Elle consiste à « exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés par la pression de l’instant », au lieu de « tendre le nuage précieux flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée. »
Au lieu « du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces ressasseurs n’ont à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant où même la réclame hésite à s’inscrire » et sans autre verdure que celle des « culs de bouteille et des tessons ingrats. » — « Notre littérature — ajoute Mallarmé — dépasse le genre correspondance ou mémoires. » Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes, « s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu d’inversions. » Et récusant « l’injure d’obscurité » il retourne à ses adversaires celle « d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de platitude. » — « Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire. » Et, quelques pages plus loin, indiquant « une parité secrète, entre la magie et le sortilège que restera la poésie », par « le Vers, trait incantatoire » et « le cercle que perpétuellement ouvre et ferme la rime » en « une similitude avec les ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien », avec enfin, ce seul « dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes » que sont « les sentiments », il s’incline à cet aveu catégorique : « peut-être personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes contemporains. »
Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite d’anéantir pour les contemporains qui savent lire, cette donnée courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant hautain d’un culte ésotérique, il « traîne les gazes d’origine » et se sent en lutte avec « le gâchis en faveur. » — Huysmans l’a bien intensivement dépeint dans ce passage :
« Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine un imperceptible fil. — Ces idées nattées et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.
« Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un ensemble. — Cela devenait une littérature condensée, un coulis essentiel, un sublimé d’art… »
Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de noter encore ce passage sur « le numéraire, engin de terrible précision ». — « Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon : j’y ai la notion de ce que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse, quant à leurs existences, froid. — … Si un nombre se majore et recule, vers l’improbable, il inscrit plus de zéros : signifiant que son total équivaut spirituellement à rien, presque. — … en raison du défaut de la monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain, d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux de Vérité et de Beauté. » — Encore, cette description d’Oxford : « le même (sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier, populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités, construites pour penser… — Notre échafaudage semble agencé provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la marche de quelques messieurs délicieux. » Des portraits encore : celui très véridique et très digne de « Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre d’exception. » — Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo regnante « joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un ; et se contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton. » Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal « près des roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule ».
Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers 1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité, de sa parfaite bonne grâce.
87, rue de Rome.
Mercredi soir, 9 avril 1879.