Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du Quai Malaquais, des notations antérieures.

Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes, qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose ? On pourrait tout d’abord répondre que le Blue Boy ne fut pas baptisé autrement, non plus que l’Homme au gant du Titien, lequel cependant ne manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête ; et que tant de Madones au voile, à la chaise, au raisin, au chardonneret, au poisson, au singe, au lapin, auraient peut-être fait plus respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste, que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, le Naufrage de la Méduse ou le Prométhée de Salvator Rosa, ne l’emporte en pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le tableau s’intitule simplement Retour du Bal, comme plusieurs des compositions de notre grand féministe. « Femme effondrée au retour du bal », Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette désignation. Je l’appellerais : L’Atterrée. C’est le plus poignant des petits drames que peignit Stevens ; celui-là rédige en grand sinistre une de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deux Douloureuse Certitude, exposées dans les mêmes galeries, en offrent deux exemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin, les a-t-il vues ? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie. Dans le détail de l’ajustement — car ces douleurs sont élégantes, et c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance demeurée humaine — j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu fané, d’une fleur de bouillon blanc ; ou, mieux encore, de la coque diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente ; variations sur le même sujet ; ce n’est pas un autre modèle, et la toilette est pareille ; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus concentrée, plus intense.

Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau charmeur. L’Atterrée, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de cruauté :

« Le sourire défaille à la plaie incurable. »

Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir le bonheur.

Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page magistrale, audacieusement intitulée : Tous les bonheurs. J’imagine que Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au dehors ; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant le poing de plaisir.

[5] Madame Alfred Stevens.

C’est nombre de fois que la beauté de Madame Alfred Stevens fut reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat in fieri d’une maîtrise touchant à son apogée.

La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0m80 de hauteur. C’est un sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante (comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, dite à double jupe, dont la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau, dit chapeau-assiette, est de paille blanche, garni de coques pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleu sui generis excellemment rendu. La main droite de cette mondaine présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur ancolie ; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes qui ne veulent s’appeler que des « fleurettes printanières ». L’expression du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un regard qui écoute ; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais se voient du cœur.