L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine quelques dissidences, faute d’examen ; tout au plus une ou deux fausses notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que d’excellents articles ! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé « par l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie un peu étouffée des appartements bien clos, par une touche exacte et pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son relief. » Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair. Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir « les pâtes étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les choses sobrement représentées sans encombrement ni excès ». De la seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve, « qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui ».

Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée, ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le morceau sur ces « tableaux d’une forme dense, d’une coloration harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles, désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les décors, les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates, tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient.

« Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée, semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux accords ; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente, et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces toiles aux détails savamment disposés, gardant juste leur importance ; admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles, nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation, les autres frémissantes de volonté.

« C’est La Dame rose, si solide sous ses dentelles légères ; c’est la femme effondrée au retour du bal ; c’est la lecture au coin du feu ; c’est cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet ; c’est La Femme à la harpe, en robe de soie verte ; c’est ce chef-d’œuvre de La Jeune Mère, qui donne le sein à l’enfant goulu, scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance ; c’est La Dame aux cerises ; c’est cette merveille des Derniers jours du veuvage, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la table ; c’est cette autre merveille complète de la Lettre de faire-part, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète ; c’est cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui. »

Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non, encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je l’ai écrit ailleurs : « quels plus dramatiques combats, quelles submersions plus poignantes ?[4] »

[4] Page 21.

Et ce leitmotiv du billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en une acception fort exceptionnelle : c’est un petit chien qui fait le beau pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre encore sous les espèces de ce poulet, entre les moustaches du roquet debout devant Ève.

Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition Stevens aussi désorientés que la noce de L’Assommoir dans le Louvre, et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit : un Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un Stendhal, j’admettrai la similitude.

Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait inappréciable ; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que « la capacité de leur esprit, se hausse » et se borne à reprocher aux robes à volants de n’être pas des jupes bonne femme.

Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué. L’une d’elles trouve cette pittoresque expression : « la carapace des cachemires », et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies élégantes.