Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle du travail exquis, méconnu par le connaisseur inéclairé, reconnu par le distingué manœuvre.
La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là ; le toast auquel il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande ingénue !
« Je vous envoie mon meilleur ouvrier ! » disait le Duc de Bourgogne, en adressant Van Eyck à un souverain ami.
Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion.
C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la France. Et c’est encore dans ses Impressions sur la Peinture, qu’il a lui-même écrit : « On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un maître ouvrier. »
Deuxième Article
Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes — la collection Humbert, contenant la grande Femme au bain, précédemment décrite, les collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq peintures — n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître, ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont, grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que, d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de diffusion par des sélections distinctes.
Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.
Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages ; mais de là au charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire, n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot profond : « L’expérience de toute une vie ! »
Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle expression : il parle d’une atmosphère saturée de solennité. Il y a de cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais ; une édification d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables aspects de l’opinion humaine.