Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep, faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette touchante composition : Les Rameaux. C’est le retour de la messe de Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives, une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère, avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume.

L’autre tableau, La Psyché est comme une apothéose de tout l’art de Stevens et de toutes ses amours : les femmes, les objets et les reflets qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique. C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains, — et quelles mains ! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise ? — que nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète, avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués, ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise.

Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte perruche qui s’y promène ; quoi encore, tout et rien, une cigarette éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre ; et c’est la suprême Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.

La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière, dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée de blancs pétales ; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes, autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la femme.

Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir mentionné encore le Modèle se chauffant, ravissante frileuse, les mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable. — La blonde Veuve, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée, et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.

Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un parc ; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du souvenir ; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau bonheur.

Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise, vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux noms surpris de se rencontrer : Pierre de Hooghe et Velasquez.

J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les décorent ; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond mélancoliquement : « C’est vrai, j’étais très habile. »

Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand ; il a fait, habilement secondé par Monsieur Gervex, le Panorama du Siècle. On l’admira. Qu’en reste-t-il ? Tout au moins la série des esquisses peintes dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif, s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement de visage, d’attitude et de geste, mais d’habitus corporis et de pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui, selon Goncourt, nous porte à « parler de l’immortalité de l’âme au dessert ».

Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles, en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de sujet, dans cette charmante toile. — « Comment ? mais vous n’avez donc pas compris mon tableau ? — s’écria Stevens faussement indigné — ces jeunes filles regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa compagne. » — « Mais, — objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le détail du tableau, — cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour avoir un fiancé sur un omnibus ? » — « Vous voulez rire, répondit sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par le véhicule ». — Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom : Le Fiancé qui passe !