Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens ; éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une raison d’être plus haute même que le goût : le désir de les peindre, de les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme. Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter : le tendre et touchant spectacle d’un géant en admiration devant une fleur.
Autres toiles : une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours ! et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus naturelle. — Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne.
Le Bouquet, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs : le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe multicolore. — La Visite, un précieux repère pour les philosophes des habits, selon l’expression de Carlyle : deux cocodettes au dernier goût de ce jour… évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son chignon dans un filet noué d’un gland ; et au-dessus, cette coiffure en barrettes, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise. — La Bonne Lettre : toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là, que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des nouvelles heureuses. — Enfin, la Consolation. Je l’appellerais volontiers : L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir. L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc, assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant, silencieuse, les mains croisées.
Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, les Saisons, quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le Printemps, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers, les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’Été tient des fleurs et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’Automne s’accoude et se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des chrysanthèmes. L’Hiver est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans, Mnémosyne mondaine.
Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’Alsacienne : une belle et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature. Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient sans goût.
Je dirai encore Le Sphinx, debout et les bras croisés en sa robe fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son auréole de cheveux blond-cendré ; énigme de féminisme et de demi-teinte. — La Baigneuse, naïade intime, au chignon haut-troussé sur la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète, sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire.
Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres : Souvenirs et Regrets, titre qui sent bien son époque, et son fruit, car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté, discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins, épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop petit de boulotte est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non, celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.
Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une, de leur sentimentale anxiété le personnel univers « où leurs pas ont tourné », comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage ; et, sous la porte close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet, cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets ; blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de soie et brodé de fleurs blanches ; blanc de la boiserie aux filets dorés sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien Flamand venu d’une fenêtre invisible ; blanc du papier d’un bouquet de roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé ; réelle héroïne d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens pour le narrer quelque jour.
J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend plus familières ; l’une, l’Ophélie que j’ai dite, connue aussi sous ce titre « Le Bouquet Effeuillé », sans d’ailleurs autre motif de revêtir ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le Maître qui a peint la Musicienne d’après sa femme, a peint l’Ophélie d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens, moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne, blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là coquettement cravaté de bleu, — l’éternel félin devait séduire le peintre de l’éternel féminin, — caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte.
Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau : Retour au nid. Une jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des « minutes heureuses » en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre.