Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de ces tissus chers à Joséphine ; puis, au lendemain de cette stérilisation du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules.

Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies ; homme robuste, sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de l’exécution du Panorama du Siècle, dont je parlerai en son lieu. Or c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes et d’enfants,

« … miroirs obscurcis et plaintifs, »

miroirs encore.

Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du Convalescent, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du Règne du Silence, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé : La Poupée Japonaise, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon, qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant, c’est tout ce tableau : le portrait d’une robe, mais une de ces robes d’avant la machine à coudre, l’horrible Silencieuse Singer, qui a fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste, Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre : Une Musicienne, une superbe image ; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai essayé, dans une trentaine de strophes des Hortensias Bleus, de paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un autre Stevens : Miss Fauvette : une jeune femme, celle-là, aussi svelte que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate, aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte en l’émission de ce Chant Passionné qui fait le titre de son poème. Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie.

La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez Monsieur Antoni Roux : une femme en rose savoureusement reflétée par un paravent d’or.

Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir, qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers pénétrant du vieux d’Aubigné :

« Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise. »

C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule Impressions sur la Peinture : « Faire peindre beaucoup de fleurs à un élève est un excellent enseignement. »

Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation, Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en compagnie de Sarah Bernhardt ; elle peignait alors, dans l’atelier et sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui : La jeune fille et la mort, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction ; tel ce Van der Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a depuis appelé un thé de cinq heures, en un home artiste et somptueux, et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner, où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au parfum et au caquetage ! Une curieuse réplique de ce tableau — sa géniale esquisse, je crois — se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier : elle est peinte sur glace.