[2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes « Délices ».
Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait pas assez. Oh ! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens ! Je me souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts :
… de Stevens, une Étude
Où l’odeur de la femme a toute pénétré
Par un bout de satin dans cette toile entré.
Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles, toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum ; elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer, elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi ? Peut-être. Le Maître l’a fait une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près ; et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes, bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains, dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages ; la turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures : Douloureuse Certitude, etc. Mais, que cela est beau ! Cette Madame de Beauséant ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède, (Stevens n’aime pas les satins) ; un cachemire des Indes renversé en arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une admirative pitié pour ces déceptions parées.
Une autre Douloureuse Certitude, celle-ci en toilette de jour, s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les camaïeux blonds ; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur, sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs ; son cachemire est à fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose. Mais n’est-ce pas une « Douloureuse Certitude » encore, cette autre désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton ? Et dans ces deux tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte, aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses lettres.
[3] Dans la collection A. Roux.
Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé le peintre aux billets, comme il y a eu le peintre aux œillets, un vieux maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range dans la catégorie des « fureurs stationnaires ». Mais l’Éternel Féminin en proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles submersions plus poignantes ?
Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas ! à tout jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir ! Magnifiques châles-tapis qui diapraient en effet les charmes féminins comme un tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me souviens bien ; mais le portrait est celui du cachemire ; il l’a peint comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques gemmes tramées ; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux faire chatoyer les multiflores dessins de son châle ; mais, pour ne pas nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.