« Qui dépense en colère inutile, en fumée,
Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,
Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau. »
Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du chardonneret enchaîné de Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de montre ! — Magicien prestige de l’art ! un passereau, son auget, leur ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de Tintoret, le plus vaste tableau du monde.
Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que devant le Jugement Dernier de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple, sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme ; et sur la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le Géographe de la collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains ; et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue, des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé, recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets, les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée ; ses arbres sont d’un vert noir de myrte ; le premier plan du tableau est fait d’une partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère du soir, qui semble une lumière d’auréole.
J’ai parlé de reflets ; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à Weenix, au Musée de Bruxelles : une dame aux épaulettes ornées de curieux agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son éclairage ; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles d’une aile de libellule. — Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée, étiquetée Ungekant, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse : une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates ombres.
Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent, bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment, dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de ce qu’un grand poète a nommé : rêverie d’un passant à propos d’un roi. Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de Bruxelles.
[1] Une indication qui date cet article.
Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un Stevens de derrière les années ; car voilà tantôt cinquante ans que ce dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient volontiers les observateurs superficiels : dater ; comme si ce n’était pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour durer. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de l’Embarquement, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve, c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires. — Les spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen drôlatique : une poupée que ce curieux spirituel et un peu bizarre fit, plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés, j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours, cette période de l’histoire du costume.
C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera, véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents, et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée, tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude ?[2] Toilettes qui furent encore celles de nos mères, — dont quelques-unes s’obstinent à n’avoir que quinze ans ; belles robes dont les cloches soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté ; je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint… d’en faire des saucières ! — Revenons au plus poétique Retour du Bal, de Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet artiste.