Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil ; mais tout rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces milieux de choix ; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout, le fluide qui les baigne, leur atmosphère.
Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties, chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve : il est difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui pourraient s’apparier ainsi : Le modèle se chauffant, brune tête de Murillo, et la petite Veuve sur son canapé rouge ; La Femme au bouquet, de Monsieur Manzi, et La Femme aux papillons, de Madame Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments ; on dirait deux Courbets en miniature : une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise ; l’autre, debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au lointain.
La Charmeuse de papillons[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée, le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques.
[7] Une nièce de l’artiste.
Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et sévère Dominique, c’est La Visite, appartenant au Roi des Belges. J’ai parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la robe-princesse de son amie, faille cheveux-de-la-reine, garnie d’une chicorée de même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure dorée, autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait pas dans la collection Montalbanaise.
Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau L’Inde à Paris, au Chevalier de Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement, l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol. Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture de la composition : une table recouverte d’un tapis turc aux riches nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une collectionneuse[8] debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé. Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de velours noir. Vers la droite, un ficus s’y assortit, qui découpe sur du rose-gris ses feuilles retombantes.
[8] La femme de l’artiste.
Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le costume ; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue : « N’oublions pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or, ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur. » Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intitulée Le Cadeau : une jeune blonde en robe d’algérienne, dont les manches lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt, considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une main elle tient la lettre du donateur lointain ; de l’autre, une pensée, indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui faisait écrire à Baudelaire : « beauté du lieu commun », dans ses notes publiées posthumes.
Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre tableau : La Lettre de faire-part, dit encore : La Femme en rouge. Ce devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi. La Femme en rouge y figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme, l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle, trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. « L’art est à moi ! » semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et, comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale.
L’autre Lettre de faire-part, plus célèbre, plus ancienne, plus étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle. Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis d’une robe marron clair, en soie épaisse, à pleines mains, disent les chambrières. Le bichon jappe dans son sillage ; sa maîtresse l’oublie, perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique de ce que j’appellerais volontiers le sentiment habillé, tel qu’il nous apparaît dans le monde.