J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires. Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été porté par « la bonne Impératrice ». C’est une curieuse coïncidence que ce succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu ; ce ne sont que berthes, guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, biais, bouillonnés, marabouts — et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce !
Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableau La Visite[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fond tabac d’Espagne, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la Cousine Bette que Balzac nous peint « en proie à l’admiration des cachemires ».
[9] Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés portent ce titre.
Le tableau intitulé Remember nous sollicite maintenant : une mondaine rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de soie jaune porté par le modèle de L’Atelier. Elle s’abrite de cet éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède, La Psyché, admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit à sa brune chevelure. La jeune femme de Remember a les sourcils effacés, les cils blancs, et sa complexion fait penser à ce vers de Mallarmé :
« Un automne jonché de taches de rousseur. »
Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine. — La Femme en vert, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire), regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète, celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaine Liseuse appartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives figures de Fantin-Latour.
Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900.
Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers 55) d’une facture moins libre, sentant encore un peu l’école. Disons L’Avare, Le Mercredi des Cendres, La Leçon de musique, La Mendicité interdite et La Mendicité tolérée, ces deux dernières d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant, rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines de l’artiste.
Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un groupe à part, de quelques tableautins que je citerai : La Liseuse couchée, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps de cette savante voluptueuse. Liseuse, qui se transforme en lascive Dormeuse, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions, propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux effluves caressants d’un jour d’été ; même collier de corail aux couleurs de baies ; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à ce bijou, au fond d’un ton pompéien, à l’écran de forme japonaise. — La Dame en bleu, dite Le Bluet, figurine unique en son genre, est assise au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une toile de deux tons d’azur, « wedgwood » et saphir. — La Rose-Thé, une jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur, qu’on les prendrait pour cette rose elle-même. — Le Pianiste Hongrois, petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré ; une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes. Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon célèbre. — Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre Whistler : La Fillette à la poupée, une combinaison en rose et vert à ravir le peintre des arrangements ; La Femme au peignoir et La jeune Femme assise, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, en plus rosse (un peu la Bessie de La Lumière qui s’éteint), le modèle gentil et commun en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux et hors des fausses manchettes de toile empesée. — Trois petits portraits : deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique adolescent ; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin, au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose ; puis une petite tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus loin s’accommode aux sombres atours de La Veuve avec ses enfants, dans le tableau du Musée de Bruxelles.
Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses petites toiles, c’est La Femme au bain de la collection Humbert, non exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de rappeler ce joli vers de Musset :