Est-ce à dire que « la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne sauraient éclairer[13] » se rende à ce charme décisif ? Dieu nous en préserve ! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu — à distance, heureusement ! — sa hideuse bouche se crisper en la significative déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au Philistin ; elle consiste à traiter de goûts malades les goûts autres que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin Pons : « Je ne me représente pas un Stevens chez moi. » N’eût-il pas été plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la cohabitation avec une personne si éclairée ?

[13] Suivant un texte de Baudelaire.

Quant aux vraies femmes, « reconnaissantes d’être si bien devinées », selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens, — un peu déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent pour la première fois à la dame, quand elles étaient enfants, elles murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer :

« En toi je m’apparus comme une ombre lointaine. »

Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document d’art et de mondanité de la fin du siècle.

Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il entend, qu’il aime :

AU MAITRE ALFRED STEVENS

Vous avez révélé les velours et les voiles

D’une Vénus qui naît de l’écume des flots ;

Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,