La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans le numéro de Noël de l’Illustration, est conforme au double sens de l’antique mot vates, qui faisait du poète et du devin une confusion bien inspirée.

C’est sa propre nénie préventive entonnée par lui-même. Son inspiration, volontiers funéraire, épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes, s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé : La Veillée du dernier jour de l’an, c’est en réalité la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en préciser la signification, une blanche et noire ornementation fait flamboyer aux deux côtés de ces vers, des torchères de catafalque. Quelques strophes de moi s’ornementaient dans le même temps en un autre numéro de Noël. Ce fut notre dernière confraternité, une collaboration presque.

Un commentaire sur le carillon de Bruges égrenait sa finale volée autour de cette suprême élégie de Rodenbach ; mais combien moins éloquemment qu’il ne l’a fait lui-même dans une publication, ou réimpression plutôt, en ce récent Septembre :

« Ah ! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues d’un cimetière ? Et, tout au long, les canaux d’une eau morte qui sont eux-mêmes des chemins de silence !… On dirait que dans chaque maison il y a un mort. Et cela fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long de ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation d’une mort douce. Une mort sans souffrance et inévitable, une mort calme après une vie glorieuse, le glissement de la vieillesse à la mort, sans secousse, comme on s’endort. O douce mort de la ville ! C’est Bruges qui est morte. Et c’est pour elle que toutes les cloches là-bas tintent ! sonneries pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs — des fleurs de fer, répandues sur un cercueil !

Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, comme les servantes de la Mort, des femmes du peuple dans leurs mantes noires, ces manteaux à plis raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de bénitier. Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine humaines ! Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, noires aussi, et on croit, au lointain, entendre agoniser leur marche comme un glas.

Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des obsèques ?… La ville est morte décidément ! La ville est morte ! Et pour accroître le cortège, voilà les cygnes des canaux qui arrivent processionnellement, et se rangent. Ils ont leur robe blanche de premières communiantes. Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux béguines qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en nageant, ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les Béguines, en marchant, ne déplacent qu’à peine un peu de silence.

Cortège calme, enterrement très triste et très doux en même temps… Est-ce une morte réelle ou des reliques qu’on accompagne ? Est-ce un cercueil ou la Châsse peinte par Memling dans laquelle il n’y a qu’un peu de la poussière d’une sainte ? Cela va-t-il durer longtemps ainsi, jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être ?

On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille dans les cloches, au fil de l’eau… On oublie tout, on s’oublie soi-même… On est déjà comme dans l’Éternité. Or soudain, l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, et ses sons vastes tombent, comme pour combler le silence, à la façon des pelletées qui comblent une fosse. »

J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de ce qu’on pourra désormais dénommer la manière auto-funéraire de ce poète qui a passé sa vie à célébrer son propre enterrement, sous forme de l’obit de sa ville. Relisez la pièce dans laquelle il lui tâte le pouls, avec son funèbre refrain :

« La ville est-elle plus malade,

Ce soir ?

Le vent a l’air de plaindre,

Quelqu’un qui ne guérira plus.