Il s’effritera, et le dernier grain de poussière de son incompréhension, rencontrera quelque jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la translation des cendres de Rodenbach. Le glorieux et plus clairvoyant avenir doit ce dédommagement à son défunt chanteur exilé, au nostalgique Ovide de Bruges.

Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la même que celle de Lanchals, l’innocent chevalier Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante vota piaculairement une commémoration permanente, et sut du moins la choisir avec grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. Comme les armoiries de ce Lanchals, dont le nom signifie long col, étaient figurées par un cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux d’éterniser parmi les canaux Brugeois, le blanc remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent égorgé, allume tous les soirs, au chevet de Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez Hello sur ce propos de l’injustice : « La terre ne savait pas ces choses ; et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si on la forçait à les regarder. »

Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, attise sa lampe en dédommagement de ce forfait, trouve une fois encore un enfant jouant avec un couteau ensanglanté auprès d’une femme assassinée ; il décollera encore l’innocent et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs reconnaîtront les traces usées de ceux que lui arrachent encore aujourd’hui son ancien crime. La Porte des Baudets n’est pas près de se fermer, ni le Puits-aux-Oies près de se combler, non plus que la Rue de l’Ane-Aveugle, près de s’éclairer en matière de malentendu civique. Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est vue restituer dans le chant d’un poète. Elle lui aurait volontiers demandé d’employer son génie à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny :

« Béni soit le commerce au hardi caducée ! »

Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires du chef tranché de Lanchals, mais ne voit pas sa propre brume se concréter au-dessus des eaux en la pleurante image de cette jeune fille qui tient en ses mains la tête souriante d’un autre Lanchals, d’un autre Brugeois, de Georges Rodenbach, le local Orphée.

Quant à nous, jouissons amèrement pour lui et pour nous, de cette nouvelle et saisissante forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs de parents, qu’à leur laisser leurs cœurs de pierres !

II
TRIPTYQUE DE FRANCE

AU DELA DES FORMES

« Là finit notre art sur la terre. »

Balzac.

I
Le Broyeur de Fleurs.