Adolphe Monticelli
Adolphe MONTICELLI
1834-1886
On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux, parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les véritables grands hommes.
Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au ciel, à peine quelques grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté, demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre du sépulcre a été soulevée… des linges traînent à terre… le linceul est replié… est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en chapeau de paille ? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ : « Il y a encore beaucoup d’autres choses qu’il a faites ; et si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on en écrirait. »
J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement justifiée.
Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystère posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier : « Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne. » L’amas d’anecdotes qui foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun, n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets, l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de durée.
Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au chapitre XIII des Fioretti de Saint François d’Assise, et qui « fut élevé corporellement au-dessus de terre, à la hauteur de cinq ou six brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait ». C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui promit la grâce qu’il souhaitait « et plusieurs autres encore ». Nul doute que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard, titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à Paris — dont le second ne dura pas moins de dix ans — au cours desquels il connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En 1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux.
Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs : des chaînes de montagnes, le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de tradition orale : un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course, ces tableaux frais peints et chargés de couleurs. Or, c’est la trace de cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables. Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des vers ! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles… de carabine ? — Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et « principale clientèle » au dire poétique de Paul Arène, « les pêcheurs du quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce brave artiste, « peuple » comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la mer » ? Ailleurs, les petits carrés éblouissants luttent contre un climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes : « Il advint, écrit Monsieur Émile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse, houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux, l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces, afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les mers. »
La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III, à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas ; et l’assertion peut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze francs à sa clientèle des Allées.