Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile, fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible, admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. « Non seulement il y est, mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira. » Et le paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant, qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la ressemblance.
La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats aux incrédules spectateurs, qui s’en convainquaient ensuite, induisait notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. « En l’accrochant dans un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet », disait-il en ses jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique : « Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma peinture. »
Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur. Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante confuse : « Ça ne fait rien, dit-il, au contraire ! »
Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, non pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux orchestrées : « Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé. »
Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier, daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont, et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle. Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de lui un portrait qui semble véridique : « Une des dernières passions de Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices, découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur auteur. — Quel était ce Monticelli ? Nul ne pouvait donner sur lui les moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta infructueuse.
« On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les spéculateurs ouvrirent l’œil. — La production était arrêtée. L’œuvre ne devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au moment de la tardive justice rendue au génie. — Malgré ces considérations alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en personne.
« Monticelli n’était pas mort ! Monticelli n’était pas une chimère ? Il vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire, parfaitement insoucieux, travaillant pour vivre, presque totalement inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire, l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée ; et quand il n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices. Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et de soleil, se griser de lumière et de mirages. — Ziem le connaissait, déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui, nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à l’appui.
« Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse, faisaient un feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais inquiétant pour les sages.
« Et enfin, il mourut réellement. »
L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous donne une transposition assez approchante, et non sans saveur :