« Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare. Ici, c’est le Décaméron. Là, c’est le Songe d’une nuit d’été. Il est le poète de la lumière. — Comme on l’a dit pour Diaz : « Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur cet arbre. » Il a « ce style de fête » dont parle Carlyle. Il est pétri de clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide Marseillaise.

« Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.

« Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle ». Il en a « renouvelé la grâce ». Il y a retrouvé « le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la cadence des gestes », en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté suprêmement mélancolique. — Mais j’en avertis les gens positifs, il faut être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète, une joie pour toujours. »

Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus badin.

Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter celui qu’il appela judicieusement le Turner Français, et qui se trouvait être Monticelli, « plus original que l’autre, mais de quelques degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus puissant visionnaire. »

Rapprochez ce portrait du précédent :

« La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, qu’escortaient de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.

« Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local, n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant les Noces de Cana, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés. »

Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une manière.

Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables : « Il avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une seule fenêtre donnait du jour, voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait. — Toute musique le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de chandelles et peignait tant que duraient ses forces. »