J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis et de lumières.
Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter Raleigh déployé dans la boue, sous les pieds de la « Royale Célibataire », portant, selon l’expression de Carlyle, « du fard rouge sur le nez et du fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de l’accommoder ». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu, il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans et, ces joues, roses dans quinze.
Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de Fêtes galantes ; avec le titre de Jardins d’amour, il baptise excellemment une grande part de cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de dames. Le mot irradiation caractérise bien le fluide en lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations lumineuses, quasi incandescentes ; comme des vols d’abeilles de flamme, des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes étincelles.
Le petit tableau catalogué Confidences, dans la collection André, à Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer dans les « Himalayas » d’empâtements et de raclures.
Les autres Monticelli de cette galerie sont La Moisson, que je cite tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900. Combien je préfère, en effet, outre les Confidences précitées, ces autres toiles : Dames et Amours, des Cupidons potelés devant un groupe de dames en causerie ; — les Femmes aux canaris, des charmeuses d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager le serin de Lesbie ; — Le Thé, ou plutôt Le Goûter, un groupe d’idéales jeunes femmes assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un guéridon où des boissons fraîchissent. Conciliabule féminin, tiré d’un Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie ; — enfin Le Parc de Saint-Cloud, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à François Ier et les dames de la Cour, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre, plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons encore : Cavalier et amazone, L’indiscrétion, Cuisiniers, L’Aumône, La Halte, Intérieur, Paysages d’automne, Portraits de Rembrandt, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André, pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce travail.
J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune d’intéressants spécimens : M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez M. Chave, je note un curieux portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette, attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant à M. Chave sont : une Fête à Herculanum, une Nativité, une Chasse, le Pont de Saint-Menet, etc.
M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien, les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de famille : une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. Chez M. Rambaud, c’est un Décaméron, à peu près dans les dimensions de celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible) ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation supérieure. Une perle de la même collection, c’est une ronde de jeunes femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup de belles marines, une Sortie de messe, une Suzanne au bain, une Escarpolette, des Chiffonnières ivres (une esquisse qui fait penser à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même ; mais nous rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées, plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées, involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître : Rembrandt, Watteau, Millet, Decamps, Tassaert.
J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur du Petit Marseillais. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre encore : Les Pêcheurs, à M. Magnan ; Les Chèvres, à M. Molinard ; plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud, Lieutier, etc.
[15] Dispersées depuis.
A Cannes, M. Delpiano possède un grand nombre de Monticelli, de valeur inégale : un Méphistophélès, de beaux bouquets, des saltimbanques, des cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous.